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SFR sauve Numergy, mais à quel prix ?

publié le jeudi 03/12/2015

Dans un communiqué laconique, SFR a annoncé le 2 décembre avoir déposé un plan de sauvegarde prévoyant notamment l'acquisition des participations détenues dans Numergy par la Caisse des Dépôts (33%) et Atos (20%). Chronique d’un naufrage prévisible dont les contribuables, les salariés et le président de Numergy sont les premières victimes.

 

SFR justifie aujourd’hui cette acquisition de Numergy comme une volonté de renforcer sa stratégie Cloud pour les entreprises qui est, selon sa direction, un axe important de la stratégie du groupe. Entre-temps, sa division Cloud a été quasi démantelée dès fin 2014, suite au rachat de SFR par Altice, et la plupart de ses dirigeants ont fui vers d’autres horizons. Le rachat de Telindus en 2015 semble avoir encouragé SFR à relancer ses investissements dans le Cloud. Et à racheter la plate-forme OpenStack et le réseau d'une centaine de revendeurs de Numergy.

 

Créée en septembre 2012, Numergy devait être, comme son concurrent Cloudwatt, le spécialiste français de l'exploitation d'infrastructures de Cloud computing (Iaas) en mode « souverain », du fait de l’utilisation de capitaux publics et d’un hébergement garanti « made in France ». Des politiques bien informés avaient alors considéré que nous manquions de champions français dans ce domaine…

 

Des objectifs difficilement atteignables

Or, il était nettement moins « souverain » deux ans après car son actionnariat initial a volé en éclat. Deux de ses principaux actionnaires français – SFR et Bull - qui détenaient alors respectivement 47% et 20% du capital de cet opérateur de Cloud public « souverain » ont été rachetés durant l’été 2014. Le premier par Altice, la holding hollandaise de Patrick Drahi, et l’autre, par la SSII Atos cotée en bourse. A l’époque Philippe Tavernier, le président de Numergy qui a quitté fin octobre l'entreprise, avait toujours pour objectif de détenir, grâce au channel, 15% du marché français du Iaas public d’ici 2020, contre 2% en 2014.

 

Pourquoi l'Etat se désengage-t-il de Numergy au bout de trois ans seulement ?

Un objectif pourtant difficilement atteignable de l’aveu même de Philippe Tavernier : « Le chiffre d'affaires généré cette année est finalement plus faible que celui qui avait été annoncé lors de notre lancement. Par ailleurs, nous sommes encore largement dépendants de la commande de SFR, l'un de nos actionnaires-fondateurs ». Effectivement, SFR est non seulement le principal actionnaire de Numergy, mais également son premier client. Comment réaliser 400 ME à l'horizon de 2020 quand on ne génère que 6 ME en 2015 et 3.2 ME en 2014, et que 80% de cette somme provient toujours de SFR ? D’autant que le marché du Cloud public (Iaas) « décolle moins rapidement que les prévisions initiales de nos actionnaires ». Par comparaison, Cloudwatt avait réalisé environ 2 ME en 2014.

Pourquoi ni les collectivités, ni le Gouvernement n'ont-ils jamais hébergé leurs Clouds « souverains » chez l'un ou l'autre en trois ans ? Pourquoi l'Etat Providence se désengage-t-il au bout de trois ans seulement ? Pourquoi n'a-t-il pas réussi à trouver de repreneur pour les parts qu'il détient dans Numergy.

 

Le Gouvernement a réussi à sauver la face, mais à quel prix pour le contribuable ?

Certes, Numergy n’a pas mis la clef sous la porte en dépit de ses résultats modestes face à des investissements publics conséquents. Le Gouvernement a donc réussi partiellement à sauver la face, mais à quel prix pour le contribuable ? Au lieu de pousser les champions existants, il a investi des dizaines de millions d’euros pour créer non pas un, mais deux opérateurs de Cloud public « souverains ». Un cas toujours unique au monde. Et pourquoi ? Afin de satisfaire les égos de hauts fonctionnaires experts en économie de marché, ainsi que celui des dirigeants des deux principaux opérateurs télécoms français. Ceux-ci ont été incapables de s’entendre pour collaborer dans le cadre du projet Andromède piloté par le Gouvernement dès 2011. Chacun voulant détenir son « champion » du Cloud public « souverain ».

 

SFR a-t-il fait une bonne affaire ?

Résultat, trois ans plus tard, les actionnaires majoritaires de Numergy et de Cloudwatt, les opérateurs télécoms SFR et Orange, ont racheté à bon compte les parts des autres actionnaires dans ces deux opérateurs de Cloud public « souverains », dont celles de l’Etat détenues par la Caisse des Dépôts et Consignations (CDC) notamment. SFR a même encouragé la direction de Numergy à se déclarer en procédure de sauvegarde dès fin octobre. Afin évidemment d’apurer ses dettes, dont les dettes sociales*, spoliant ainsi un peu plus le contribuable français dans l'absolu... Ce serait l’une des conditions de reprise demandée par Altice à l’Etat selon nos informations. Le Gouvernement avait-il le choix, sachant qu’il n’a pas réussi à trouver d’autres repreneurs pour Numergy ? Au final, même si elle a parfois utilisé avec largesse les mannes de l’Etat, l’équipe de Numergy n’a pas franchement déméritée. Tout comme celle de Cloudwatt d’ailleurs. Car, on l’aura vu, les dés étaient pipés d’avance. « Tout ça pour ça ! » aurait dit Shakespeare dans « Beaucoup de bruit pour rien ».

 

 

 

* L'administration fiscale, les organismes de sécurité sociale et les ASSEDIC sont également associés aux efforts consentis pour sauver l'entreprise et peuvent, dans ce cadre, accepter de remettre tout ou partie des dettes du débiteur (Article L. 626-6 du Code de commerce.)

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