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Numergy lâché par ses actionnaires ?

publié le dimanche 25/10/2015

Un différend entre ses trois actionnaires a contraint Philippe Tavernier, le président de Numergy, à placer son entreprise en procédure de sauvegarde le 13 octobre dernier. Le dernier Cloud public « souverain » français va-t-il perdre son indépendance et disparaître à son tour ?

 

Après Cloudwatt, c'est au tour de son concurrent Numergy de traverser une importante crise de croissance en 2015. Mais contrairement à Cloudwatt, qui a été racheté durant l'été 2015 par son principal actionnaire, l'opérateur télécoms Orange, Numergy ne semble pas pouvoir compter sur le sien, SFR (47%), pour continuer à investir massivement dans sa plate-forme de Cloud public. « Nous avons été contraints à placer l'entreprise en procédure de sauvegarde par l’indécision de certains de nos actionnaires, qui n’ont pas pris les engagements nécessaires », explique Philippe Tavernier.

En tant que mandataire social, le dirigeant de Numergy pouvait la déclencher sans que son entreprise soit en cessation de paiement, pourvu que sa ligne de conduite soit claire et qu'il ait encore du capital. Philippe Tavernier confirme que « L’entreprise a encore de quoi fonctionner pendant les six mois que dure la procédure de sauvegarde ». Mais ensuite ? Cela solutionnera-t-il son problème d'actionnariat ?

 

Ni Numergy, ni le Cloud ne semblent plus être une priorité pour Patrick Drahi, le patron d'Altice, une holding luxembourgeoise qui a racheté en 2014 SFR, le principal actionnaire de Numergy à hauteur de 47%, et qui a ensuite fusionné cet opérateur télécoms avec le câblo-opérateur Numéricable. Depuis deux ans, il est très occupé à consolider l'influence de son groupe au plan mondial. Il débourse des dizaines de milliards d'euros pour réaliser d'importantes acquisitions en Europe (SFR, Portugal Telecoms, etc.) et aux Etats-Unis (Cablevision pour 17,7 Md$).

 

Altice ne conservera que des activités rentables car sa dette avoisine 45 milliards !

Dans ce contexte, il ne devrait pas être à quelques dizaines de millions près pour Numergy ? Et bien si, car depuis l'annonce mi-octobre du futur rachat de Cablevision, la gigantesque dette d’Altice commence à inquiéter les investisseurs, qui l'évaluent à 45 milliards d'euros, en incluant celle de Cablevision. L’action de cette holding battave a d'ailleurs perdu près de 20% depuis. En outre, Altice ne peut se permettre de maintenir des activités déficitaires ou peu rentables. En effet, sa direction a annoncé mi-octobre son intention d’atteindre une marge brute de 45% pour Numericable-SFR, et de 50% pour les activités à l’international.

 

Or, le marché des infrastructures Cloud vendues comme des services (Iaas) tarde à décoller en Europe, et surtout en France. « On s’est peut-être emballé sur le potentiel au démarrage, mais les usages sont toujours plus lents à apparaître que les technologies », reconnaît Philippe Tavernier. En 2012, lors de la création de Numergy et de Cloudwatt à l'initiative de l'Etat dans le cadre du projet Andromède, les sociétés d'études ont bercé les actionnaires des futurs opérateurs de Cloud public « souverain » d'illusions. Elles leur ont fait miroiter que le marché du Iaas allait rapidement peser 5 milliards d'euros rien qu'en France à horizon 2017... Toujours pressé de dépenser l'argent qu'il n'a plus, le Gouvernement de l'époque a gobé toutes leurs promesses, comme à chaque fois que des nouvelles technologies sont censées augmenter le « rayonnement de la France »... Et il a promis près de 75 ME à chacun des deux Cloud souverains. Les conseilleurs ne sont malheureusement toujours pas les payeurs.

 

Numergy prévoit 6 ME de chiffre d'affaires en 2015

Or, trois ans plus tard, ces deux Clouds publics « souverains » ont englouti des dizaines de millions d'euros pour créer leurs plate-formes de Cloud public respectives, avec la bénédiction de leurs actionnaires. Mais nous sommes toujours très loin d'un marché du Iaas à 5 milliards d'euros en France, comme le confirmait déjà dès l'été 2014 Didier Renard, le patron de Cloudwatt. Durant l’été 2015, la direction de Numergy confirmait aussi que "le marché du cloud public en mode IaaS avait été largement surévalué : 440 millions selon IDC, il est en réalité de 220 millions d’euros mais connait une forte croissance, de 35 % par an".

On comprend mieux pourquoi l'objectif de chiffre d’affaires de Numergy n'est que de 6.061 ME pour cette année, contre 3.2 ME en 2014. Par comparaison, Cloudwatt avait réalisé environ 2 ME en 2014. Pour 2016, Numergy prévoit de dépasser le cap des 10 ME. Ceci dit, c'est un beau score pour ces deux start-ups, même sur vitaminées, surtout au regard de la lente évolution du marché du Iaas et du Cloud public dans l'Hexagone. Sauf, on l'a vu, pour des entreprises comme Altice, qui attendent des retours sur investissements beaucoup plus rapides, surtout quand on le leur a promis.

 

Tout comme la SSII Atos, qui a racheté en 2014 Bull, l'un des trois actionnaires  historiques de Numergy, dont elle détient désormais 20%. Or quel intérêt à cette ESN à rester actionnaire de ce Cloud public souverain, sachant qu'elle est déjà propriétaire depuis 2012 de Canopy, sa filiale dédiée au Cloud privé et hybride ? Les DSI des grandes entreprises avec lesquelles Atos travaille ne sont pas des fans inconditionnels du Cloud public... Fut-il souverain. Précisons que Canopy a rejoint le giron de sa maison-mère suite à l'entrée d'EMC et VMware au capital d'Atos en février 2015.

 

L'Etat essaye de trouver un repreneur et... de sauver la face

Les patrons de Numergy et de Cloudwatt ont beau dire que l'Etat est irréprochable car ils ont toujours pu compter sur la Caisse des Dépôts et Consignations (CDC). Cette vénérable institution contrôle effectivement toujours 33% de Numergy, mais plus rien chez Cloudwatt suite à son rachat par Orange. Mais au final, que fait l'Etat, qui est sans doute le grand responsable de ce gâchis ? Pas grand-chose à part essayer de trouver un repreneur depuis cet été, sans succès apparemment. Pourquoi a-t-il confié récemment son contrat de Cloud gouvernemental à Cloudwatt, une filiale d'Orange désormais, et non à  Numergy ? Pourquoi ni les collectivités, ni le Gouvernement n'ont-ils jamais hébergé leurs Clouds chez l'un ou l'autre en trois ans ?

 

Pressé aujourd'hui de sauver la face dans le naufrage du Cloud souverain « à la Française », lequel fait ricaner dans toute l'Europe, l'Etat n'est pas prêt à lâcher Numergy brutalement. La vraie question est de savoir pourquoi ni l'Etat Providence, ni SFR n'ont trouvé de repreneur pour les parts qu'ils détiennent dans Numergy. Ce dernier possède pourtant certains actifs intéressants, dont sa plate-forme Cloud industrialisée et son réseau de partenaires. Mais sont-ils monnayables au prix fort et qui intéressent-ils vraiment ? Pas grand monde dans l'immédiat semble-t-il. En attendant, Philippe Tavernier et son équipe gardent le cap. Le patron de Numergy ne prévoit ni « réduction de voilure, ni suppression de postes actuellement. Nous conservons nos 72 salariés pour maintenir un service de qualité. Nous continuons à démontrer la qualité de nos infrastructures numériques pour réaliser de l’Iaas public. ». Espérons que les quelques 600 clients que revendique Numergy ne seront pas ébranlés par la mésaventure que traverse leur fournisseur. Idem pour ses quelques dizaines de revendeurs.

 

« Tout ça pour ça ! »

Aurait dit Shakespeare dans « Beaucoup de bruit pour rien ». Car rappelons à nouveau que la création simultanée en 2012 de Numergy et de Cloudwatt, unique en Europe, résulte avant tout de l'incapacité de SFR et d'Orange à s'entendre pour co investir dans le cadre du projet Andromède piloté par le Gouvernement dès 2011. Ce qui a poussé Dassault Systèmes, le champion français de l'édition logicielle, à claquer la porte du projet et à créer son propre Cloud souverain, l'hébergeur et infogéreur Outscale. Et Atos à créer Canopy. Alors, espérons que les différents acteurs du dossier reviendront à la raison sur le plan industriel et qu'ils sortiront par le haut de ce dossier encore trop politisé.

 

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