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Paris est privé de data centers géants, faute d’électricité !

publié le lundi 18/06/2012

Interxion, l’un des principaux hébergeurs en Europe, inaugurera en juin l’un des derniers data centers géants à Paris. Car il n’y a plus d’électricité en quantité suffisante dans la capitale pour alimenter tous les suivants ! Tel est le constat que dresse Fabrice Coquio, le président d’Interxion en France. Fin connaisseur de l’hébergement, un secteur sous haute tension, ce dirigeant nous en livre certains secrets. Il commente aussi les enjeux liés au Cloud et aux implantations de data centers en région.

 

Magazine CBP : Que pèse un hébergeur IT comme Interxion en Europe ?

Fabrice Coquio, président et créateur dès 1999 de la filiale française d’Interxion, l’un des principaux hébergeurs IT en Europe : Interxion est le leader de l’hébergement en Europe avec un chiffre d’affaires de 245 M€, que nous réalisons grâce à 22 data centers répartis dans 11 pays à travers le monde, dont la France, qui est l’une de nos plus importantes filiales.

 

Qui est votre principal concurrent sur le marché de l’hébergement au plan mondial ?

Equinix est le leader mondial avec un chiffre d’affaires de 6 Md$. Il est le seul hébergeur indépendant à être présent sur toutes les plaques mondiales. Je précise que tous nos concurrents sont d’origine anglaise, pays où ils réalisent environ 50% de leurs chiffres d’affaires, à l’inverse d’Interxion, dont  la filiale française est la plus importante en termes de chiffre d’affaires.

 

Pouvez-vous nous détailler les intervenants qui opèrent dans l’hébergement IT, un marché dont il difficile d’identifier correctement les différentes familles d’acteurs ?

Le métier s’est séparé il y a des années entre les « grossistes » tels que Data 4, DRT, Global Switch - qui commercialisent des POD de x centaines de m² chacuns -, et les « détaillants », comme Interxion ou Telecity Group, qui vendent surtout des baies aux clients finaux. S’y ajoutent au dessus les « pures players » du Cloud et tous les acteurs qui vendent ou encapsulent les offres des grossistes et de leurs détaillants.

 

Quelles sont les priorités d’Interxion en France cette année ?

Interxion ouvre en juin un septième data center géant, à Paris cette fois-ci. La France est toujours au cœur de nos priorités en 2012, car nous sommes le leader de l’hébergement IT dans ce pays. Interxion y réalise 50 M€ avec 6 data centers basés en Seine St Denis, zone qui regroupe la principale concentration de data centers en Europe !

 

Sur quelles bases affirmez-vous qu’Interxion est le leader de l’hébergement IT en France ?

Au regard des résultat financiers et de la capacité d’hébergement annoncés par nos concurrents, nous pouvons affirmer qu’Interxion détient environ 23% de parts de marché en France. Cela dit, nous demeurons un petit acteur au global, même avec nos 50 M€ en France.

 

Interxion prévoit-il de se transformer en infogéreur prochainement pour monter dans la chaîne de valeur ?

Nous sommes un hébergeur et nous ne deviendrons pas un infogéreur. Interxion désire nullement effectuer le travail de ses clients, qu’ils soient ISP, FAI, etc. Nous sommes fondamentalement neutres et nous ne vendrons ni liens télécoms, ni prestations d’infogérance, ou autres produits de ce type.

 

Pourquoi est-il toujours difficile de savoir qui propose quoi dans le marché de l’hébergement ?

Je reconnais que ce marché est perturbé du fait que certains hébergeurs revendent désormais des liens télécoms, des accès IP, etc. Ce faisant, ils peuvent connaître un problème de légitimité car le modèle économique d’un hébergeur doit rester pur pour offrir un bon niveau de rentabilité. En effet, son niveau de performances dépend de sa capacité à offrir des infrastructures IT et des équipes mutualisées reconnues, par les analystes financiers notamment, et non d’autres prestations IT spécifiques, lesquelles lui font perdre une partie de sa légitimité et de sa neutralité vis-à-vis de ses clients.

 

Est-ce que la montée en charge des services Cloud change la donne dans l’hébergement ?

Pour la première fois, le Cloud impose aux hébergeurs de distinguer clairement les différents espaces au sein de leurs data centers. Ils ont aussi besoin de disposer de réseaux, à moindre coût, afin de respecter la promesse d’un accès à faible prix au Cloud. De surcroît, il leur faut également disposer d’un maximum d’opérateurs télécoms et être situés dans un cœur de réseau international. Il n’y a pas d’égalité dans ce domaine sachant qu’un acteur tel qu’Interxion en propose une quarantaine.

 

Le Cloud nécessite-t-il davantage d’électricité dans les data centers ?

Oui, il faut être capable de proposer de la haute densité électrique pour servir les besoins de nos clients importants dans le Cloud. A titre d’exemple, notre nouveau bâtiment de 9200 m² utiles à la Courneuve dispose d’une capacité électrique totale de 64 MW, soit 2500 watts au m². Cette puissance correspond à l’alimentation électrique d’une ville de 50 000 habitants. C’est donc énorme, même au regard des habitudes de la profession, qui considère qu’un client doit disposer actuellement d’environ 1500 watts utiles pour son installation IT. Une puissance électrique que nous proposions déjà dans notre data center d’Aubervilliers en 2001 !

 

Face à cette surenchère électrique, les hébergeurs trouvent-ils encore suffisamment d’électricité sur Paris et l’Ile-de-France pour ouvrir de grands data centers ?

Il n’y a plus d’électricité disponible en quantité suffisante dans Paris intra muro et à 5 kilomètres autour. Il ne reste que des queues de câble électrique ici et là. Le marché du data center entre donc dans une situation très tendue durant ces cinq prochaines années. L’offre se reportera peut-être sur les pays limitrophes, ou certains grandes villes françaises, telles que Lille et Marseille par exemple.

 

Pourtant, la France n’a-t-elle pas la réputation de disposer d’un bon réseau électrique ?

L’électricité française reste certes la meilleure d’Europe et elle fournit à un coût abordable. Mais il y a des investissements importants à réaliser par ERDF dans les 10 prochaines années pour maintenir la qualité actuelle du réseau électrique. Le problème se situe au niveau de la distribution de la moyenne tension à 20 000 volts jusqu’aux data centers, qui redescend ensuite à 400 volts à l’intérieur des bâtiments. Car il manque des postes sources pour abaisser cette tension. Or, les prochains ne sortiront qu’en 2017, si ERDF tient ses délais…

 

Le prochain renchérissement du prix de l’électricité sera-t-il un frein à l’essor de grands hébergeurs comme Interxion ?

C’est possible. Nous avons déjà anticipé la possible augmentation de  30%  du prix de l’électricité d’ici 2015. En effet, tous nos contrats prévoient une clause de réévaluation du prix du flux électrique en case de hausse de cette matière première essentielle. En revanche, ceux qui l’ont forfaitisé vont connaître une situation difficile dans les prochaines années avec l’application dès le 1er janvier 2015 de la nouvelle loi Nome. Cela dit, cette dernière est une bonne chose pour des industriels tels qu’Interxion, car elle impose un niveau de qualité de service garanti (SLA) à ERDF.

 

Cette pénurie existe-t-elle également au niveau des réseaux IT ?

Effectivement, il n’y a plus de cœurs de réseau disponibles en Ile-de-France. Je précise que tous est organisé en hub dans ce domaine, comme dans l’aviation.

 

Cette relative pénurie d’électricité et de réseaux en Ile-de-France ne va-t-elle pas créer des tensions dans le secteur de l’hébergement ?

Le secteur de l’hébergement peut connaître momentanément des situations de tension extrême, dans la capitale notamment, où je constate l’existence d’un duopole entre Interxion et Equinix concernant les grands data centers. Par exemple, l’un de nos challengers, Telecity Group, ne construira plus rien sur Paris dans les trois prochaines années car il n’y a plus de gros tuyaux électriques disponibles au niveau d’ERDF.

 

Pourtant, la demande n’excède-t-elle pas encore l’offre d’hébergement ?

Le marche des data centers pure player, hébergeurs, est déficitaire structurellement de 14 à 16% en termes de m² disponibles à l’emploi. Il convient de faire attention aux communications des différents acteurs, car sur les annonces de surfaces ouvrables, toutes ne sont pas commercialisées systématiquement.

 

Comment les hébergeurs peuvent-ils gérer cette pénurie relative, en Ile-de-France notamment ?

Certains d’entre eux choisiront d’écarter les clients les moins rentables pour libérer de l’espace dans leurs data centers.

 

Ces différentes pénuries ne favorisent-elles pas le développement de data centers en province ?

Effectivement, il y a un marché pour des micro centres d’environ 500 m² afin de couvrir les besoins en hébergement des clients en région. D’ailleurs, Interxion investit actuellement trois millions d’euros sur des sites de quelques centaines de m² en province, mais ils sont parfois difficiles à remplir. La rentabilité de ce modèle reste donc à démontrer. D’autant que les liens télécoms et l’électricité coûtent très chers dès que vous sortez des grandes artères balisées, comme dans les transports.

 

Croyez-vous vraiment dans ce modèle de micro centres d’hébergement ?

Le Royaume-Uni est le seul pays en Europe à proposer de multiples data centers régionaux rentables. Cela dit, ce constat n’invalide pas les modèles de data centers construits par certains intégrateurs ou hébergeurs locaux.

 

Les intégrateurs et hébergeurs locaux ont-il les moyens de construire et de rentabiliser des data centers aussi facilement que des spécialistes comme Interxion ?

Ce qui coûte cher dans un data center, ce n’est pas tant sa construction que sa maintenance – laquelle coûte 6% de notre chiffre d’affaires annuel - et la mise à niveau des installations de base – qui en représente elle 15% ! Interxion a investit il y a peu 5 M€ dans Interxion 1, un data center ouvert il y a 12 ans à Paris, sans pour autant y changer beaucoup de choses ! Nous avons juste fait évoluer cette installation pour la rendre conforme avec les normes électriques actuelles, l’ICPE, etc.

 

Avez-vous des exemples relatifs aux coûts de maintenance d’un data center ?

Un exemple concret. Quand Interxion investit dans une grande climatisation, nous savons qu’elle enregistrera une déperdition de 40% de sa capacité au bout de 10 ans, même si nous la maintenons correctement. Et si nous ne la changeons pas, elle casse et nous ne pouvons plus garantir une vraie qualité de service à nos clients Seuls des professionnels comme nous connaissent ces coûts cachés et les vrais tableaux d’amortissement des installations.

 

Cette connaissance des coûts réels de maintenance et votre pouvoir d’investissement vous donnent-ils une longueur d’avance face à des hébergeurs IT plus petits ?

L’hébergement est un marché extraordinairement capitalistique et le ticket d’entrée y est très élevé dans la durée. C’est pour cette raison qu’il n’y pas de nouveaux entrants de grande taille, même avec l’aide de fonds d’investissements. Des hébergeurs comme Ikoula et OVH ont construit en propre des data centers bénéficiant d’une structure de coûts maîtrisée. Ils ont aussi obtenu des aides pour créer de belles implantations, mais en dehors de Paris.

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