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Numergy et Cloudwatt sont-ils capables de concurrencer Amazon ?

publié le mercredi 21/11/2012

 La conférence Partner VIP a organisé le 20 novembre à Paris La Défense une plénière de clôture sur les enjeux du Cloud dit « souverain ». Les présidents de Numergy et Cloudwatt, les deux nouveaux consortiums français opérant dans ce domaine, étaient présents avec certains de leurs actionnaires et concurrents. On sait désormais qu’ils ne se cantonnent ni au secteur public, ni même à la France, et qu’Amazon ou Google sont dans leurs collimateurs. Mais ont-il les moyens de leurs ambitions ?

 

L’animateur de cette session, Frédéric Simottel, le directeur des rédactions du Groupe 01, a porté rapidement le débat relatif au Cloud public dit « souverain » sur le terrain financier. Et sans surprise, Philippe Tavernier, le président du consortium Numergy, et Patrick Starck, son homologue chez Cloudwatt, ont justifié l’utilisation massive de l’argent du contribuable français pour financer leurs projets de Cloud public « souverain » respectifs. « Le Numérique est l’un des moteurs de l’économie moderne, l’Etat doit donc se donner les moyens d’accompagner les acteurs qui mettent en œuvre des solutions Cloud industrielles et commercialisées en volume, raison pour laquelle le Gouvernement a investi dans nos deux consortiums », a déclaré d’emblée Philippe Tavernier. Une position que Fleur Pellerin, notre ministre en charge des PME et de l'Economie Numérique, avait décrit en détail dès septembre.

 

La « ligne Maginot » du Cloud à la française

Rappelons que la notion de « souveraineté » économique, chère à ces deux acteurs du Cloud Computing, a été remise au goût du jour par la crise mondiale actuelle. En France, elle a pris corps suite à la création en 2011 d’un fond d’investissements stratégiques « souverains » née de la volonté de l’Etat Providence de soutenir financièrement des acteurs industriels qu’il considère comme stratégiques pour son Economie. Afin d’éviter notamment que certains d’entre eux passent sous pavillon étranger. Dans le secteur du Cloud, les acteurs qui bénéficient de son aide substantielle - Numergy et Cloudwatt par exemple - s’engagent en retour à héberger ses données publiques dans un « nuage » (privé ?) sécurisé, opéré uniquement par des acteurs à capitaux français dans des serveurs basés seulement dans l’Hexagone. Mais pas seulement, on le verra ensuite.

 

C’est notre « ligne Maginot » virtuelle du Cloud à la française. Elle répond à la domination – souvent jugée hégémonique par les pouvoirs publics dans l’Hexagone - des leaders mondiaux du Cloud public, lesquels sont surtout des acteurs privés américains, tels qu’Amazon ou Google par exemple. Ce que reconnaît Philippe Tavernier, car Numergy se présente volontiers comme leur principal concurrent sérieux en France : « Nous apportons une offre complémentaire au marché sur le territoire national, car il est vrai que nous garantissons la présence des données sur le sol français, contrairement à des concurrents majoritairement anglo-saxons ».


Lui et son concurrent brandissent d’ailleurs le « Patriot Act » comme une menace pour les sociétés françaises hébergeant leurs données dans le Cloud. Car cette loi américaine de 2001 oblige les hébergeurs d’origine américaine à mettre les données de leurs clients à la disposition de la justice en cas de besoin, même quand celles-ci sont hébergées à l’étranger. Or, après renseignement, tous les Etats disposent d’un tel arsenal juridique dès qu’il est question d’atteinte à leur « souveraineté » nationale…

 

Un terrain de chasse tous azimuts…

Très dense en termes d’informations, cette conférence a aussi permis de confirmer qu’aucun de ces deux nouveaux consortiums n’avait l’intention de se cantonner au seul secteur public, ou à sa mission d’opérateur de Cloud « souverain ». A l’instar de son concurrent Cloudwatt, Numergy adressera aussi les PME, et donc chassera sur les plates-bandes des opérateurs privés du Cloud, qu’ils soient français ou étrangers, comme l’a confirmé son président : « Notre vocation est d’être un fournisseur d’énergie Cloud (public) bon marché, et pas uniquement dans le secteur public. J’ajoute que nous n’avons pas reçu dans notre corbeille de naissance tous les ministères en dotation, car je rappelle que ceux-ci sont tenus de passer des appels d’offres ». Conscient de cette nouvelle concurrence sur les grands comptes du secteur public français, l’un de ses terrains de chasse privilégiés, IBM, qui était également présent lors de cette conférence, a annoncé en octobre l’ouverture d’un important data center à Montpellier.

 

Soulignons aussi que les terrains de chasse de ces deux consortiums sont beaucoup plus larges que la France en réalité et qu’ils se recoupent. Numergy et Cloudwatt ont confirmé lors de cette conférence leur volonté de concurrencer – directement ou indirectement - les leaders mondiaux du Cloud public, les Américains Amazon et Google notamment. « Notre vocation est européenne », a martelé Philippe Tavernier. Et Patrick Starck, son homologue de Cloudwatt, de surenchérir : « Heureusement que nous n’avons pas de marché captif et privilégié, car quand il n’y a pas de mise en concurrence, on sait où cela mène en France ». Au succès franco-français du tristement fameux Plan Calcul, ou de feu le Minitel, deux projets IT largement financés par des fonds publics ?

 

La France serait-il le seul pays à avoir financé la création de deux consortiums pour concurrencer Amazon ? 

Rappelons au passage que la France est l’un des très rares pays européens – voir le seul ? - à avoir financé massivement et en direct, via la Caisse des Dépôts notamment, la création non pas d’un consortium industriel dans le Cloud public prétendument « souverain », mais de deux ! Le Gouvernement actuel ne souhaitait pas mettre tous ses oeufs dans le même panier. C’est donc une situation carrément unique au monde.

Reproduit-on ici les matches industriels TVHD européenne vs TVHD américaine, ou encore Airbus vs Boeing, à l’échelle du Cloud Computing ? Non, car les subventions publiques débloquées pour le cloud computing public sont moins importantes - pour l’instant du moins - qu’elles ne le sont dans l’aviation, même si les enjeux industriels le sont tout autant. A titre anecdotique, et pour prolonger la métaphore aérienne, rappelons que la France a été le seul pays au monde à s’offrir le luxe de financer deux compagnies aériennes nationales (Air Inter et Air France) pendant 40 ans (1957-1997)…

 

En outre, contrairement au dossier Airbus, il n’est pas encore question ici de coopération technologique entre plusieurs gouvernements et/ou sociétés provenant de pays européens différents. A noter cependant, la Commission européenne a lancé officiellement le 19 novembre l’European Cloud Partnership (ECP), un groupe de travail censé harmoniser les standards et stratégies des pays européens en matière de Cloud Computing, afin de favoriser son utilisation dans les organisations du secteur public notamment. Une nouvelle qui arrive à point nommé pour Cloudwatt et Numergy. Le patron de ce dernier a d’ailleurs précisé lors de cette conférence que « Numergy est partie prenante des initiatives de la Commission européenne visant à promouvoir les projets Cloud européens. Cette initiative est importante, car les projets de Cloud public « franchouillards » n’ont pas d’avenir, surtout dans la perspective de la future interconnexion des divers clouds européens, laquelle nécessitera des moyens colossaux ».


Les résultats de Numergy et Cloudwatt pourraient quand même se révéler décevants à l’échelon européen, s’ils s’en tiennent à la commercialisation d’offres de cloud public de type « souverain ». En effet, en dehors de l’accompagnement IT de certaines multinationales françaises au plan paneuropéen, lesquelles sont déjà largement couvertes par Orange et SFR, il est peu probable que d’autres gouvernements ou grandes entreprises européennes, publiques notamment, confient leurs données sensibles à des industriels français financés par un Etat concurrent…

 

Orange et SFR sont-ils les principaux concurrents des deux consortiums « souverains » français ?

C’est la question que tout le monde s’est posé dans le landerneau IT à l’annonce cet automne de la création de Cloudwatt et de Numergy, à l’initiative des deux principaux opérateurs télécoms français. En effet, SFR, mais surtout Orange, disposaient déjà d’une première offre Cloud structurée, au moins en matière de Iaas et de Paas, bien avant la création de ces deux structures.

Didier Jaubert, le vice-président de la division Solutions et Services Globaux d’Orange, affirme d’ailleurs qu’Orange et Thales ont initié le projet Cloudwatt il y a trois ans, tout en sachant que leurs futures offres respectives seraient complémentaires : « Aujourd’hui, ma conviction d’actionnaire est que c’est un bon investissement. Orange fournit à Cloudwatt les infrastructures IT open source nécessaires lui permettant de commercialiser des offres de Cloud public low cost compétitives, plateforme sur laquelle nous proposerons aussi des solutions à valeur ajoutée, de communication unifiée as a service (Ucaas) et de centre d’appels as a service par exemple ». Toutefois, ce dirigeant a reconnu que cet investissement s’était décidé avant même la définition précise des offres Cloud définitives d’Orange sur le plan commercial, « car nous devions anticiper pour rattraper notre retard sur nos grands concurrents américains ».


Quant à Pierre Barnabé, le directeur général de SFR Business Team, il partage la satisfaction de son collègue d’Orange quant à la pertinence de son investissement dans le consortium concurrent, tout en espérant qu’il « sera rentable le plus rapidement possible ». Ce dont il ne doute pas, semble-t-il. Il vaudrait mieux car SFR détient 47% de Numergy. Ce dirigeant a aussi justifié la création par son groupe d’un acteur du Cloud public "indépendant" comme Numergy : « le Iaas et le Saas nécessitent de recourir à nouveaux modèles économiques et à des acteurs capables de traiter de grands volumes de données pour être rentables, comme on peut déjà le constater Outre-Atlantique. Or, SFR n’a pas vocation à créer seul des infrastructures IT de ce niveau. En revanche, nous proposerons des offres Cloud à valeur ajoutée avec celles de Numergy ». Une stratégie qui n’est pas sans rappeler celle… d’Orange.

 

Le Cloud public est-il l’avenir du Cloud privé ? 

C’est ce que semble croire nombre d’intervenants du panel de cette conférence organisée par Partner VIP. « Salesforce estime qu’il n’y a d’avenir que pour le Cloud public », clame Emmanuel Obadia, le vice-président Europe du Sud de l’éditeur Salesforce. Ce dirigeant a pris comme exemple l’industrie de la musique qui, suite à l’avènement d’Internet, a révolutionné (contrainte et forcée) son modèle économique pour tenir compte de la consommation à l'usage des titres commercialisés. Via des boutiques privées de préférence au final… Et Patrick Starck d’enfoncer le clou (d) : « Seuls les grands comptes parlent de Cloud privé, car ils ont déjà acheté des infrastructures IT coûteuses, dont ils ne peuvent pas se débarrasser aisément ».


 Sans surprise, le représentant d’IBM était le seul intervenant à promouvoir vraiment les offres de Cloud privé. Sans doute parce qu’il était le seul constructeur IT invité. Très pragmatique, Christian Comtat, le directeur du Cloud Computing d’IBM France, croit quand même « à la coexistence des deux types de Cloud, comme entre la musique en ligne et les CD » a-t-il déclaré pour reprendre la métaphore d’Emmanuel Obadia. Toujours très pragmatique également, Pierre Barnabé, le directeur général de SFR Business Team, abonde dans son sens. Il estime « qu’il y aura un modèle Cloud intermédiaire », un hybride qu’il qualifie de « privatif », « mais le Cloud public est la vraie lame de fond. Nous y passerons tous, donc, autant y passer le plus rapidement possible ».

 

Pour conclure, cette conférence révèle les véritables objectifs de Cloudwatt et Numergy. L’arrivée de ces sociétés rebat les cartes en France dans le domaine du Cloud public, « souverain » notamment, mais pas uniquement. Car leurs ambitions vont bien au-delà, tant sur le plan géographique qu’en termes d’adressage commercial, au grand dam de leurs concurrents privés locaux, qui déplorent cette double distorsion de concurrence. En revanche, leurs ambitions européennes n’inquiètent pas encore les acteurs planétaires du Cloud public. Mais peut-être que Cloudwatt et Numergy cachent bien leur jeu et qu’ils leur réserveront une belle surprise.

 

Seule certitude concernant ces nouveaux entrants, qui se laissaient présenter initialement comme les champions français du cloud public souverain, « L’habit ne fait pas le moine ». Et pour paraphraser une célèbre publicité réalisée pour un soda "canadien" :« Cloudwatt et Numergy ressemblent à du Cloud public « souverain », sont dorés comme tout organisme français richement doté par les pouvoirs publics… mais ce n'est pas du Cloud souverain, et c'est pour ça qu’ils devraient gagner encore plus d’argent ».

 

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